Eric Vuillard - L'ordre du jour

 

L’ordre du jour

Eric Vuillard

Editions Actes Sud

Mai 2017

160 pages

ISBN 9782330078973

 

4ème de couverture :

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.

 

L’auteur (site de l’éditeur) :

Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009, Babel n°1330), récompensé par le Grand prix littéraire du Web - mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d'Occident et Congo ainsi que le prix Joseph-Kessel 2015 pour Tristesse de la terre et le prix Alexandre Viallate pour 14 juillet.

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C’est ainsi que cela se passe. Nous sommes le 20 février 1933. Le parti, en l’occurrence, le parti nazi, a besoin de fonds, alors, messieurs (pas de dames à cette époque !) les industriels, vous êtes priés de mettre la main au porte-monnaie.

« Ce moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens, qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance ».

Dès le début, l’humour grinçant et glaçant d’Eric Vuillard fait mouche.

Hitler se lancent dans sa campagne d’intimidation car il veut agrandir l’Allemagne

« On envahirait d’abord l’Autriche et Tchécoslovaquie. C’est qu’on était trop à l’étroit en Allemagne » Pourtant « Personne ne pouvait ignorer les projets des nazis, leurs intentions brutales. L’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, l’ouverture de Dachau, la même année, la stérilisation des malades mentaux, la même année, la Nuit des longs couteaux, l’année suivante, les lois sur la sauvegarde du sang et de l’honneur allemand, le recensement des caractéristiques raciales, en 1935 ; cela faisait vraiment beaucoup ».

Oui, cela fait beaucoup, mais cela ne suffit pas. Hitler veut annexer l’Autriche. Vuillard relate, avec forces de détails les « pourparlers ». Schuschnigg « le petit despote autrichien » est convoqué en Bavière. Il arrive en tenue de skieur car c’est l’alibi de ce voyage, nous sommes le 12 février 1938 « c’est carnaval : les dates les plus joyeuses chevauchent ainsi les rendez-vous sinistres de l’histoire »Pour parler, Hitler a parlé, Kurt Von Schuschnigg est tombé dans le piège et a accepté l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne.

Une tragi-comédie dont on connait les déroulements, la fin, les morts, les camps, l’horreur. Pourtant, le livre d’Eric Vuillard, outre son débit vif relate des faits historiques dignes d’un film comique. Ribbentrop, invité par Chamberlain pour un déjeuner d’adieu reste-t-il au-delà de ce que la bienséance le veut. Le Foreign Office apporte une missive  à Sir Cadogan et Chamberlain, une missive importante et préoccupante. Chamberlain ne peut sortir de table et s’occuper de ce qui le tracasse…. Ribbentrop continue son numéro de pipelette car il sait ce que contient la note et, dans la voiture qui ramène le couple Ribbentrop,  « Il y eut alors une franche démonstration de gaieté. Les Ribbentrop rient du bon tour qu’il avaient joué » à tout le monde…. L’Allemagne vient d’entrer en Autriche et l’Angleterre n’a pu répondre en temps voulu.

Encore mieux,  ce matin du 12 mars, alors que les autrichiens attendent l’arrivée du Führer avec grande impatience avec toute une escouade de panzers. Vous savez, ces blindés dont on ne parle que par superlatifs « Ainsi, en cachette, l’Allemagne s’était constitué, à ce qu’on disait, une prodigieuse machine de guerre. Et c’était justement dette nouvelle armée, cette promesse enfin réalisée au grand jour, que tous les Autrichiens attendaient au bord de la route, ce 12 mars 1938 »… Et bien… Ils étaient en panne « Les chars ramaient dans la colle ». Imaginez la tête d’Hitler, bloqué dans sa Mercedes, au milieu de cet embouteillage monstre. « Hitler est hors de lui, ce qui devait être un jour de gloire, une traversée vive et hypnotique, se transforme en encombrement. Au lieu de la vitesse, la congestion ; au lieu de la vitalité, l’asphyxie ; au lieu de l’élan, le bouchon ». Le mythe hitlérien en prend un sacré coup.

« Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas. » écrit Eric Vuillard. Il aurait pu rajouter, de compromission en compromission, de lâcheté en lâcheté de nos « grands » hommes politiques. Ainsi Halifax à Baldwin :

« Le nationalisme et le racisme sont des forces puissantes, mais je ne les considère ni contre nature, ni immorales » ; et un peu plus tard « Je ne puis douter que ces personnes haïssent véritablement les communistes. Et je vous assure que si nous étions à leur place, nous éprouverions la même chose. ».

Eric Vuillard fait là une démonstration historiquement implacable sur un ton ironique, grinçant ; une autre vue de la montée d’Hitler. Limpide, cinglant, ironique.

 

 

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Violette 26/03/2018 17:46

je n'ai pas vraiment aimé, trop court, trop inconsistant malgré l'incipit cinglant comme tu dis, oui, certains passages m'ont marquée.

zazy 27/03/2018 20:00

Au contraire, je crois que cela a ajouté car l'écriture est plus nerveuse

Jerome 23/03/2018 13:21

Le sujet ne m'attire pas vraiment, je crois que je préférerais celui qu'il a écrit sur la révolution.

zazy 24/03/2018 11:43

Et bien, laisse-toi tenter

Alex-Mot-à-Mots 23/03/2018 13:08

Incroyable cet arrête des chars à la frontière, je n'en revenais pas.

zazy 24/03/2018 11:42

Comme toi cela m'a clouée

Mimi 22/03/2018 10:37

Je n’en entends que des compliments... mais il attendra son tour comme beaucoup d’autres. « L’Histoire n’est pas une répétition mais une rime » Mark Twain.

zazy 22/03/2018 11:59

C'est ça notre problème. Trop de bons livres à découvrir, mais quel plaisir

manou 22/03/2018 08:58

Je ne l'ai pas encore lu ! Mais il est sur ma liste de lectures possible et j'avais beaucoup aimé "Tristesse de la Terre". Merci pour ta chronique

zazy 22/03/2018 11:58

Tu sais qu'il peut voyager vers toi, quand tu veux

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