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ZAZY - mon blogue de lecture

Articles avec #litterature cubaine

Karla Suarez - Le fils du héros

10 Septembre 2017, 19:27pm

Publié par zazy

Le fils du héros

Karla Suarez

Traduction François Gaudry

Editions Métailié

Août 2017

256 pages

ISBN : 9791022606936

 

4ème de couverture :

Ernesto a 12 ans lorsqu’on lui annonce la mort de son père dans les troupes cubaines envoyées en Angola. Fini les aventures trépidantes avec ses amis Lagardère et la belle capitaine Tempête, lui, le courageux comte de Monte-Cristo, se voit obligé de devenir “le fils du héros”, une tâche particulièrement lourde dans un pays socialiste.

Plus tard, obsédé par cette guerre dans laquelle son père a disparu, il étudie avec passion cette période sur laquelle les informations cubaines ne sont pas totalement fiables. Il tente alors de reconstruire l’histoire de la mort de son père et se rend compte que tout ne s’est pas passé comme il l’a imaginé. Faire la guerre est plus compliqué que ce qu’on croit.

Oscillant entre passé et présent, entre douleur et passion, Karla Suárez trace avec ironie et lucidité le portrait d’une génération écrasée par une vision héroïque de l’histoire et qui a dû  construire, à travers les mensonges et les silences de l’idéologie étatique, ses propres rêves et ses propres voies vers la conquête de la liberté individuelle.

 « Karla Suárez a su écouter toutes les voix qui s’élèvent dans la société cubaine. Le roman que Cuba attendait depuis longtemps. »     Público

 

L’auteur (site de l’éditeur) :

Karla Suárez est née à La Havane en 1969, elle est ingénieur en informatique, et vit actuellement à Lisbonne.  En 2000, elle obtient le prix Lengua de Trapo pour son premier roman, Tropique des Silences. Suivront La Voyageuse (2005) et La Havane année zéro (prix du livre insulaire et prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde). Ses ouvrages ont été traduits en plusieurs langues et parfois adaptés au théâtre et au cinéma. En 2007, elle a fait partie de la sélection des 39 meilleurs jeunes auteurs latino-américains du Hay Festival.

 

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« Mon père a été tué un après-midi sous un soleil de plomb… Il était à l’autre bout du monde, dans la forêt obscure d’Angola. Et nous, dans l’île où la vie continuait plus ou moins comme d’habitude, sous notre soleil quotidien. »

A douze ans, Ernesto apprend la mort de son père dans une guerre qui ne les concerne pas, l’Angola est si loin. Le voici devenu le chef de la famille, le fils du Héros pour tout son petit monde. Une carapace dure à porter qui le marque à jamais.

« Maintenant tu es l’homme de la maison, tu n’es plus un enfant. Et les hommes ne pleurent pas, ne l’oublie jamais. ».

Et il ne pleure pas, enfouit tout au fond de lui son chagrin, perd l’innocence propre à l’enfance. S’il n’y avait que le décès de son père ! Juste avant dans leur petit bois, il a vu  Monsieur de Lagardère caresser la joue de Capitaine Tempête. Excuse, cher lecteur, je suis allée un peu vite en besogne. Capitaine Tempête, c’est  l’héroïne de ses rêves et son amie,  Lagardère son ami, Ernesto est le Conte de Monte Cristo. Oui, cette journée, tout son univers s’est écroulé. Mais il n’a pas pleuré, non, il n’a plus pleuré et tout gardé.

Ernst cherche sans fin une trace de son père, espère trouver des camarades de guerre, des personnes qui auraient pu le voir dans ses derniers instants. Il fait des recherches de plus en plus poussées sur la guerre en Angola. Il créé un blogue pour partager des informations avec d’autres blogueurs, chercher des traces, remonter le temps, remplir le vide du père par des faits, des dates… Ce faisant, il met des mots, des faits, des dates sur une guerre dont personne ne veut parler. Ernesto voudrait trouver un sens à l’engagement de son père, un sens à cette guerre, un sens à sa vie. Son obsession du père aura raison de son mariage avec Renata. Installés au Portugal, Ernesto fait la connaissance d’un certain Berto « C’est l’étrange petit bonhomme qui se déplace lentement sur l’échiquier. » Discussion autour d’une partie d’échecs où Berto est maître

« L’Angola avait été l’échiquier où s’était jouée la dernière partie d’échecs de la guerre froide ». « A la guerre comme aux échecs, on dispose de deux armes secrètes : la tactique et la stratégie. L’une consiste à savoir observer, l’autre à savoir réagir ».

Sur cet échiquier mondial, les pauvres soldats sont les pions, ceux qui ne décident de rien et subissent, pour la grandeur d’un pays, d’une idéologie en regard avec la guerre froide.

Je me promène entre hier et aujourd’hui, entre Le fils du héros et l’homme qu’il est devenu, entre Cuba et le Portugal.

Au cours de ma lecture, je vois se modifier le visage de Cuba qui passe de l’euphorie de la Révolution et du Che aux petites magouilles pour survivre, à la longue déliquescence de ce pays abandonné par l’URSS, depuis qu’elle est redevenue la Russie.

La structure du roman est originale. Chaque chapitre porte le nom d’un roman d’un autre auteur (La forêt obscure, Le Bossu, L’Ultime territoire…) très suggestif quant au contenu. Karla Suarez, d’une écriture fluide, avec des pointes d’ironie, fait monter la mayonnaise et offre  une fin surprenante.

Un très bon roman qui met en lumière un pays et son histoire.

 

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Lorenzo Lunar - Coupable vous êtes

17 Juin 2015, 10:53am

Publié par zazy

Coupable vous êtes

Lorenzo Lunar

Editions Asphalte

Traduit de l'espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy.

Juin 2015

140 pages

ISBN : 978-2-918767-48-0

 

4ème de couverture :

Santa Clara, ville de province cubaine. Le cadavre d’un caïd est découvert non loin de la gare routière. L’arme du crime étant un marteau de cordonnier, le commissaire de quartier Leo Martín soupçonne tout de suite son ennemi juré, Chago Le Bœuf, dont c’est la profession. Sauf que celui-ci vient de lui-même au poste pour déclarer le vol de l’outil… puis il annonce qu’il souhaite collaborer avec la police sur cette affaire. Sa piste : les prostituées.
Aux côtés d’un Leo Martín toujours en proie à ses démons, le lecteur découvre la vie des jineteras, jeunes femmes vendant leurs charmes aux hauts fonctionnaires cubains comme aux touristes, à travers une galerie de personnages féminins aux caractères bien trempés. L’une d’elle pourrait bien être impliquée dans le meurtre…

l'auteur :

Lorenzo Lunar est né à Santa Clara en 1958. Après des incursions en poésie et en science fiction, il décide d'écrire sur ce qu'il connaît le mieux : son quartier. C'est le début des aventures de Léo Martín, dans Boléro Noir à Santa Clara, puis La vie est un tango (sélectionné pour le prix Violeta Negra 2014) et Coupable vous êtes... Lorenzo Lunar tient également la librairie La Piedra Lunar à Santa Clara.

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Cher Léo Martin,

Je suis très heureuse de vous retrouver dans de nouvelles aventures, moi qui vous ai connu grâce à un tango. Maintenant, nous passons au boléro que vous écoutiez avec Tania. Quoi, Luisa et vous c’est terminé ?? Tania, la sensuelle putain est entrée dans votre vie et… vous êtes tombé en amour, mais bon, il y a aussi Raquelita « Cette fille, elle me fout des frissons, et la trique. »

Je ne suis pas ici pour parler de votre vie privée, quoique vous en fassiez étalage très facilement et qu’elle est intimement mêlée au crime que vous devez élucider. Toujours prêt à soulever une bouteille de rhum quelle que soit sa qualité, toujours prêt à remuer la fange de votre quartier pour débusquer le ou les coupables, toujours à user de votre lyrisme pour nous parler des femmes ou des putains de votre quartier. Et puis y a Fela votre mère, à la santé si fragile, votre colonne vertébrale, votre sécurité. Cette mère, es-maître du système débrouille, avec des créations culinaires à faire pâlir un maître queux « Depuis que la période spéciale a commencé, ma mère ne pense qu'aux stratagèmes auxquels elle doit recourir pour mettre quelque chose sur la table. Elle a déjà expérimenté un tas de recettes alternatives – du hachis de peaux de bananes, des écorces de pomelo panées aux allures d'escalopes. Tous les deux jours, avec un stoïcisme olympien, elle fait la queue devant la rudimentaire presse à hamburger pour pouvoir, carte d'identité en main, acheter des steaks hachés à base de soja, de sang de taureau et de viande maigre »

El Condado, votre quartier est très « vivant », tant que l’on ne reçoit pas un coup de surin ou que l’on ne se fasse pas écraser la tête avec un marteau de cordonnier. Comme dans les petits bleds de campagne, tout le monde sait tout ou n’importe quoi et diffuse des informations parcellaires. Chago le Bœuf, cordonnier de son état, oui, le marteau vient de son échoppe, est passé maître dans cet art de la divulgation à énigmes.

« Ma vérité devient finalement la vérité ». Une petite pichenette à toutes les magouilles qui cernent votre vie.

Vous retrouverai-je un jour au détour d’une page ?

 

Quel plaisir de retrouver Lorenzo Lunar ! Son lyrisme lorsqu’il parle des femmes. Son amour pour ce quartier, sa plume qui glisse sur l’arc-en-ciel du lyrisme avec l’ironie qui lui sied, sait être crue, très vivante, émouvante, violente comme son pays. Il dépeint les petits et grands travers des cubains, le système politique (Le sauvetage des toties est un petit moment d’anthologie politique.)

Plus qu’un polar, surtout ne pas oublier l’intrigue, c’est un roman social noir. Noir de la misère quotidienne des habitants de ce quartier, surtout en cette « période spéciale »  où la prostitution règne, où le système D est omniprésent, les magouilles quotidiennes. Lorenzo Lunar, comme Elisabeth Alexandrova-Zorina avec « Un homme de peu » et la Russie actuelle, nous offre une vue plongeante et sans concession sur la vie et les mœurs de son pays.

Merci à Babelio et son opération masse critique qui m’ont permis de retrouver, avec un grand plaisir, une nouvelle enquête de Léo Martin

Les Editions Asphalte, m’ont régalée avec « La vie est un tango » de ce même auteur et « Avaler du sable » d’Antonio Xerxenesky, un western tout aussi déjanté. Une maison d’édition à suivre !

 

Dans le quartier, la mort est chose quotidienne. Rien de plus naturel à ça.

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Enrique Serpa - Conrebande

7 Décembre 2014, 20:47pm

Publié par zazy

 

Contrebande

Enrique Serpa

Traduction Claude Fell

Editions Zulma

336 pages

Août 2009

ISBN 978-2-84304-487-8

 

4ème de couverture :

« Années vingt à La Havane. Le poisson se fait rare. Les marins et leurs familles crient famine. Le narrateur, propriétaire de la goélette La Buena Ventura, reste amarré à ses regrets. Un tantinet pleutre mais superbement attachant, il se lamente, vomit ses semblables et leurs passions sordides – mauvais alcools, jeux d’argent, prostituées usées. Il traîne son désarroi, nous offre des pages effervescentes sur un port à l’agonie, sur ces hommes et ces femmes à la dérive, épaves parmi les bateaux à quai. Il se laisse emporter dans des rêves de fortune par un capitaine âpre au métier, appelé Requin. Bientôt, le patron de La Buena Ventura vendra son âme au diable, à ce Requin des bas-fonds, pour le meilleur et le pire. »

Martine Laval, Télérama

L’auteur :

« Vous êtes le meilleur romancier d’Amérique latine, et vous devez tout abandonner pour écrire des romans » disait Ernest Hemingway à Enrique Serpa à qui il reprochait de consacrer trop de temps à son activité de journaliste. Quant à Eduardo Manet, qui a accepté de préfacer la traduction de Contrebande, il place sans hésiter Serpa aux côtés des plus grands, Carpentier, Faulkner ou… Hemingway.

Enrique Serpa (1900-1968) a été traduit pour la première fois en français chez Zulma en 2009.

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Il aura fallu 71 ans pour que ce roman traverse l’Atlantique et soit traduit et publié en France. Lorsque l’on lit l’éloge d’Hemingway, on ne peut que dire merci aux éditions Zulma de l’avoir publié.

Nous sommes dans les années 1920 à Cuba. Les Etats-Unis saignent le pays à blanc ; la peur, la pauvreté, la peur de la pauvreté, une inégalité sans pitié règnent. Enrique Serpa déroule la trame de son histoire comme un roman noir. L’intrigue se situe dans les bas-fonds de La Havane où se côtoient prostituées, pêcheurs, arnaqueurs, joueurs, marins en escale ou pas, tous ivrognes ou peu s’en faut.

L’Amiral, patron de la Buena Ventura, fils de bonne famille, abruti par dix années « de rhum et de lupanar » n’a plus un radis et succombe aux sirènes de la contrebande avec son capitaine, le bien-nommé « Requin ». Deux personnages viscéralement opposés : la veulerie de l’Amiral versus la dureté du Requin.

Enrique Serpa décrit de façon magistrale l’Amiral. Les scènes d’hallucination alcooliques, ses atermoiements sont très visuels. Enrique Serpa écrit comme un peintre peint ses tableaux. Sa palette est multicolore, sensuelle, violente, réaliste, poétique avec, en toile de fond, les prémices de la révolution.

Un livre fort au foisonnement réaliste avec des trilles poétiques, un texte âpre, une écriture superbe qui n’est pas sans rappeler les auteurs haïtiens Lyonel Trouillet et Jacques Roumain.

Un coup de cœur

Une femme qui en passant m’a offert le rythme de ses hanches. Et le rythme de ses hanches est comme celui d’une vague qui se lève sur la mer et qui oblige à s’incliner pour la voir.

Bien sûr que je vous crois. Vous n’avez pas besoin de me le jurer. C’est que j’en connais un rayon sur la pêche ! Il y a deux sortes d’appâts pour les hommes. Les uns mordent à la femme et les autres à l’argent. La débauche ou l’appât du gain ; y a rien d’autre. Et pour vous, les deux sont bons, quel que soit l’appât qu’on vous présente, vous mordez.

La fille haussa les épaules dans un geste de dérision qui équivalait à un crachat. Je l’aurais volontiers giflé pour lui faire ravaler le sourire moqueur et irritant qui lui entrouvrait les lèvres. Mais je restais près d’elle, incapable du moindre effort de volonté nécessaire pour m’en éloigner.

Une vague de dégoût, d’ennui, d’angoisse, de honte et, en même temps, de pitié pour ma compagne, me submergea. La gemme, sur le dos, les jambes repliées, les genoux relevés, ouverte au mâle, ressemblait à une monstrueuse grenouille, une grenouille livide et en chaleur.

Je me relevai, écœuré et abattu, les membres plombés par une lassitude indescriptible. Un ennui mortel et une fatigue écrasante planaient au-dessus de moi, m’asphyxiant. Je me repentais trop tard, d’avoir succombé à la tentation du sexe, infâme et stérile. J’avais éprouvé un plaisir médiocre, presque nul. Et en échange je devais supporter à présent la désillusion et l’angoisse comme un mal inévitable.

En plantant ses crocs dans leurs chairs, la faim leur a appris aussi l’horreur de la misère, non pas la misère abstraite et littéraire, mais la misère concrétisée par l’absence d’un morceau de pain, par une fringale réelle et effective. Ils savent par expérience qu’un sou de plaisir n’équivaut pas, et de loin, à un sou de besoin. Par ailleurs, ils ont conscience qu’aujourd’hui comme hier et comme demain, ils n’auront rien d’autre que le fruit de leur travail. C’est pourquoi un rien les comble et ils sont prêts à se passer du superflu. Ils sont prodigues par solidarité humaine, comme les petits-enfants des puissants le sont par vice.

Quand j’arrivai sur la Buena Ventura, c’était l’aurore. Un large bandeau où se mêlaient le mercure, le mauve, le lilas et le cuivre délavé annonçait l’imminence du soleil.

Les pauvres sont les mêmes partout. Et qu’est-ce qu’on peut y faire ?

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