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ZAZY - mon blogue de lecture

Articles avec #2008

Emmanuelle Pagano - Les Mains gamines

11 Juillet 2015, 07:47am

Publié par zazy

 

Les mains gamines

Emmanuelle Pagano

Editions P.O.L.

août 2008

176 pages

ISBN : 978-2-84682-273-2

 

4ème de couverture :

Les Mains gamines est le troisième roman que nous confie Emmanuelle Pagano. Comme ça, à première vue, ce titre plaisant, presque charmant, semble annoncer une histoire agréable et poétique, pleine d’enfance. Et, de fait, l’enfance est présente dans ce livre et une certaine forme de poésie n’en est pas absente – une forme étrange, d’ailleurs qui, tout en évitant soigneusement la métaphore fait surgir à l’esprit du lecteur des images, des couleurs et des atmosphères souvent splendides.
Mais, en réalité, Les mains gamines racontent une histoire terrible. Celle d’une enfant qui pendant une année scolaire tout entière, en CM2, est tous les jours systématiquement violée par les garçons de sa classe – tous les garçons sauf un. Ils sont trop petits Sans doute. Alors ils se serviront de leurs mains.
Aujourd’hui, le temps a passé. Elle est domestique de l’un de ses anciens tortionnaires. Elle écrit dans un carnet, elle essaie de dépasser cette histoire qui est aussi un secret collectif, elle n’y arrive pas, elle y revient toujours allant même jusqu’à suggérer à son patron d’organiser une fête avec tous les anciens de la classe…
Quatre personnages, porteurs conscients ou non de ce secret, vont tour à tour nous permettre d’en prendre la mesure. Des femmes, seulement des femmes, des femmes qui se sont tues alors qu’il aurait fallu parler, ou qui ne savent pas mais se doutent, comprennent et spécialement dans leur corps, par leur corps, que quelque chose est là tout autour qui ne peut se dire.
À travers de très habiles et très émouvants flux de conscience Emmanuelle Pagano, à la fois révèle le secret et en décrit l’enfouissement. Elle le fait dans une langue magnifique et implacable, précise, sensuelle.

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Une femme, épouse d’un propriétaire viticole, qui ne se sent pas à sa place. Une autre, domestique, qui garde sa place, mais se déplace. Une grand-mère qui a sa place, mais dans le grenier de la grande maison familiale au cœur de la châtaigneraie. Une petite-fille, sa petite-fille qui ne sait où est sa place. Une ancienne institutrice enfermée dans sa maison de retraite et son silence. Toutes ont en commun de se heurter à des murs, des murmures, des non-dits. Des hommes gravitent autour de ces femmes, des hommes qui furent des petits garçons, qui furent tous dans la même classe de CM2, des mains gamines qui commirent, pendant toute une année, un viol, avec leurs mains scélérates de petits garçons, sur une petite fille de leur classe. Enfin, tous sauf un. Ils n’ont jamais rien dit. Pire, l’institutrice, celle de la maison de retraite, qui voyait la scène se renouveler à chaque récréation, s’est tue.

Maintenant, cette petite fille, Emma, est la domestique d’un propriétaire viticole, l’un des violeurs.

Pour exister, Emma écrit, dans un carnet, des poèmes violents, durs, « des sortes de poèmes hards » sur des sexes cousus, protégés par des vers à soie ou des sexes bogues, rétractibles qui se hérissent. L’épouse du propriétaire viticole et violeur les a lus, pour moi un second viol qu’elle ne relèvera pas plus que le premier et qu’elle laissera faire, voire favorisera.

Emma va aider le propriétaire viticole à préparer une soirée où il reçoit tous ses copains de CM2, donc, les petites mains scélérates. Que va faire Emma ? Aurons-nous du suspens, va-t-elle en profiter pour… Et bien, non. Emmanuelle Pagano avec une écriture aussi piquante que les bogues des châtaignes, aussi sensuelle et rude que les paysages de l’Ardèche qu’elle décrit si bien ; d’une plume sensible, poétique, précise, sans voyeurisme ni violence gratuite donne à lire le remord, l’impunité, la revanche silencieuse. Tout est intériorité sauf les otalgies.

Est-ce que le remord donne des problèmes auditifs, sont-ce les cris, les bouches qui se taisent ? Entre celle qui a une bête dans le conduit auditif, celle qui est sourde, les problèmes d’otalgie, je pourrais le penser.

Il y a des cris silencieux qui nous vrillent le cerveau. Personne ne crie au scandale dans ce livre. Comme le dit Claude, les enfants ne paient jamais.

Un livre écrit à voix basse avec des silences assourdissants. Un superbe livre. Après avoir lu et aimé « En cheveux », j’au eu envie d’aller plus loin. Par contre, j’ai arrêté la lecture de « L’absence d’oiseaux d’eau »

Je ne peux pas m’occuper de mon propre espace, chez moi, puisqu’il m’interdit de le faire. Je ne peux pas occuper mon propre espace, mon corps, puisqu’il m’interdit de nettoyer.

Ce n’était pas des poèmes de couchers de soleil, de fleurs assorties, de midinettes… une grammaire, réinventées à chaque phrase pour parler de mains obsédantes, des mains gamines, et d’un sexe aux lèvres cousues, d’un sexe de toute jeune fille hérissé de piquants, une bogue protégeant son fruit encore trop immature, de petites lèvres enfouies sous des fils de soie, tissés entre les poils pubiens par des chenilles apprivoisées. Du délire.

Les écorces sont des plaies, qui gouttent quand il faut en finir

Elle ne copiait personne.
Elle était la meilleure de la classe.
Elle était aussi pas très sage, elle répondait avec insolence, elle s’agitait.
Elle était nature, comme on dit.
Elle était nature, désinvolte, sans pudeur, à cause de ses parents babas cool.
Elle était nature, sans pudeur, et c’est pour ça, c’est à cause de ça je crois, mes pèques ont ceux qu’ils pouvaient plonger à pleines mains dans sa nature.

Elle aurait voulu dire autre chose, mais comment parler à travers une vitre maçonnée cristaux par cristaux, par des gestes répétés chaque jour, des agressions accumulées, quotidiennes, s’agglutinant et coagulant autour d’elle. De la buée à peine, quand elle soufflait.
Quand elle murmurait non.
Quand elle disait non.
Quand elle criait non.
Quand elle voulait dire non.
Quand elle ne pouvait plus le dire.
Quand elle ne le disait plus, non.
De la buée quand elle soufflait pour supporter.

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Pascal Garnier - La Théorie du panda

28 Janvier 2015, 20:56pm

Publié par zazy

 

La Théorie du panda

Pascal Garnier

Editions Zulma

Janvier 2008

176 pages

ISBN 978-2-84304-435-9

 

4ème de couverture

Grâce à ses talents de cuisinier et son charisme indolent, Gabriel - à peine débarqué dont ne sait où - tisse des liens très forts avec les habitants d'une petite ville de Bretagne : une bien belle réceptionniste d'hôtel, deux junkies au bout du rouleau et surtout José, le patron du Faro, dont la femme est à l'hôpital. Pareil au panda en peluche échoué sur le comptoir du Faro, Gabriel offre sa personne et son temps à celles et ceux qui viennent à lui, plus surpris ou séduits que méfiants. Et pourtant, s'ils savaient... Une fois de plus, Pascal Garnier déploie ici tout son charme.

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Gabriel débarque, dans une gare bretonne venant on ne sait d’où. Pourquoi, on ne sait pas. Le tourisme ne semble pas l’intéresser. Les gens si. Mais qui est Gabriel ? Tout semble couler sur lui, on le sent étranger à sa propre vie. Il s’enroule dans son anonymat comme dans une couverture pour se protéger des autres. De leur curiosité ? De leur sollicitude ? Pourtant, José, Madeleine, Rita et son mec, Marco sont attirés par lui. Gabriel parle très peu, ce sont ses mains lorsqu’il cuisine qui parlent pour lui. Plutôt qu’un long discours, il préfère cuisiner pour ses nouveaux « amis ». De temps à autres des fulgurances de son passé refont surface. Petit à petit, nous en apprenons plus sur sa vie. Sont-ce les enfants de José, est-ce la belle réceptionniste de l’hôtel ? Comme une impression qu’il est en train d’accoucher dans la douleur de son passé qui le ronge et que, peut-être, il pourrait renouer avec la vie, mais c’est sans compter avec Pascal Garnier.

Pascal Garnier tisse des vies d’hommes et de femmes un peu ou beaucoup paumés. Son récit n’a pas de fulgurances et pourtant je n’ai pu lâcher le livre.

Le panda ? Il est la peluche témoin. Pourtant, tel le vrai panda, sans bruit, Pascal Garnier me promène à travers ses personnages à la vie banalement triste, grise, vide, avec parfois des fous rires, jusqu’à une chute qui m’a laissée sur le carreau.

Un livre au ton aigre-doux. J’ai aimé ses mots qui dessinent les personnages, les lieux ; Pascal Garnier a le sens de la formule : « le lit est aussi mou que le plafond est dur » « on dirait des noyés, il pleut même pas » « sa main pèse un bifteck de 300 grammes ».

Conquise par la théorie du panda, j’irai piocher du côté de l’humanité noire et aigre-douce de cet auteur trop tôt disparu.

 

- Rita, je n’ai jamais prétendu être un saint !... Je ne suis qu’un homme…
- T’es pire, t’es un ange, t’as pas de couilles !

- Vous cherchez quelqu’un ?
- Oui, quelqu’un de passage
- Quelle pointure ?
- Soigné de sa personne ?
- Je ne sais pas. Un homme, la quarantaine…
- Soigné de sa personne ?
- Pas trop. Il est de passage, je vous dis.
- Alors, il passera par là. Ils passent tous chez moi, un jour ou l’autre. Ceux qui sont bien droits dabs leurs bottes, celles qui se compriment les orteils dans des escarpins à la mode, tout, même les moines qui souffrent le martyre dans des sandales neuves. Je les connais tous. Ici, c’est un peu la consigne des pas perdus, de ceux qui attendent e Père Noël à côté de leurs pompes.

Vous savez, le cordonnier, c’est un peu la dernière station avant le désert.

C'est laid les orchidées. Ça ressemble aux photos de maladies vénériennes dans les bouquins de médecine

Rita fonctionne comme un char russe, à la vodka et à l'irrépressible besoin de conquérir le néant

A force de voyager dans ce wagon qui pue des pieds, on finit par y faire son petit trou d’intimité, on se comprend. D’odeur à odeur, de coups tordus en coups tordus, on se cannibalise l’un l’autre.

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Atiq Rahimi - Syngué Sabour

3 Janvier 2015, 19:18pm

Publié par zazy

Syngué Sabour

Atiq Rahimi

Editions P.O.L.

août 2008

160 pages

ISBN : 978-2-84682-277-0

 

4ème de couverture :

Syngué sabour, n.f. (du perse syngue «pierre», et sabour «patiente»). Pierre de patience. Dans la mythologie perse, il s'agit d'une pierre magique que l'on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs, ses souffrances, ses douleurs, ses misères... On lui confie tout ce que l'on n'ose pas révéler aux autres... Et la pierre écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate... Et ce jour-là on est délivré.

Bio de l’auteur (site de l'éditeur) :

Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul (Afghanistan), il vit et travaille aujourd’hui à Paris. Il a fait ses études au lycée franco-afghan Estiqlal de Kaboul puis à l’université (section littérature).

En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne. Il réalise des films documentaires et adapte en 2004 son roman Terre et cendres, qui, présenté à au festival de Cannes obtient le prix « Regard sur l’avenir ».

Ce livre a obtenu le prix Goncourt en 2008

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Elle veille son mari mourant, une balle dans la nuque, en égrenant son chapelet et ânonnant « Al-Qahhâr, Al-Qahhâr, Al-Qahhâr », se calquant sur la respiration du moribond. Le silence de la chambre rend les bruits, la présence de la guerre encore plus insupportables. Le temps s’écoule au rythme de la respiration du mari, des alertes, du couvre-feu, des gouttes de collyre et du goutte-à-goutte. Un rythme lent, un quasi silence qui éclatera en morceaux avec les paroles de la femme.

Petit à petit, une impatience sortie de ses entrailles nait, une audace la tenaille. Elle ose s’insurger contre lui, ose parler du désir, des humiliations, de son père, de parler de toutes ces choses interdites qu’elle tenait enfermée au fond d’elle-même. Petit à petit, les mots se font plus osés, plus durs, plus crus. La soumission n’est plus de mise, elle ose parler d’elle, elle accouche, enfin, de sa féminité.

Dans ce conte, Atiq Rahimi, écrivain afghan, ose s’emparer de la féminité, des souffrances, des désirs d’une femme dans un livre toutes tripes sorties. Cette veilleuse défiera son époux inconscient, se vengera de lui et de sa famille en provoquant deux hommes armés venus se réfugier chez elle se déclarant putain pour ne pas subir le viol. « J’étais obligée de lui dire ça, sinon, il m’aurait violée » Elle osera dépasser les tabous « Je vends ma chair, comme vous vendez votre sang. » en assumant ce rôle de putain. Elle osera se rebeller contre l’hypocrisie, contre cette guerre fratricide qui dure depuis si longtemps, se dévoiler.

Celle qui n’était qu’effacement, fantôme sous son tchadari va se libérer, la pierre de patience va éclater dans une grande violence. « Tu lui parles, tu lui parles et la pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines. »

Un livre âprement superbe. La violence des mots d’Atiq Rahimi n’est pas sans me rappeler Anima de Wajdi Mouawad. Un coup de cœur.

La pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines.

Donc violer une pute, ce n’est pas un viol. Mais voler la virginité d’une fille, violer l’honneur d’une femme ! Voilà votre crédo.

Cette voix qui émerge de ma gorge, c'est la voix enfouie depuis des milliers d'années

Tiens, voilà ton honneur baisé par un jeune de 16 ans ! Voilà ton honneur qui baise ton âme !

Ton honneur n'est plus qu'un morceau de viande ! Toi-même tu employais ce mot. Pour me demander de me couvrir, tu me criais : cache ta viande ! En effet, je n'étais qu'un morceau de viande où tu enfonçais ta sale bite. Rien que pour la déchirer, la faire saigner ! »

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