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ZAZY - mon blogue de lecture

Ali Bécheur - Chems Palace

22 Mai 2014, 22:08pm

Publié par zazy

Chems Palace

Ali Bécheur

Editions Elyzad

262 pages

Sortie : mars 2014

ISBN : 9789973580658

 

4ème de couverture :

L'oasis, enclavée entre le roc, le désert et les marais salants, jaillit au cœur de la steppe brasillant sous un soleil féroce. Îlot de luxuriance où le narrateur, un instituteur à la retraite, se propose de vivre le temps qu'il lui reste. Avec les « fils » de l'oasis, il partage le miel des dattes, le thé âcre et sirupeux, les rites et les pèlerinages... Monde minuscule, ancré dans ses traditions immémoriales. Pourquoi est-il amené à raconter l'histoire de Nadir, magnat de l'hôtellerie, parti les mains vides et revenu cousu d'or ? Et qui est cette Sandra, qui transforme un va-nu-pieds en pacha ? Un roman foisonnant et sensuel où l'on apprend que celui qui s'évade de l'oasis est condamné à y revenir, à l'issue d'un voyage initiatique à travers le périple de l'existence.

Ali Bécheur : (source Editions Elyzad)

Romancier, essayiste et nouvelliste, Ali Bécheur est l'auteur de plusieurs ouvrages dont un essai sur la mémoire et l'identité, La porte ouverte (La Nef - Tunis, 2000), des romans Jours d'adieu (Cérès - Tunis, Joëlle Losfeld - Paris, 1996), Tunis Blues (Clairefontaine - Tunis, Maisonneuve et Larose - Paris, 2002). Aux éditions Elyzad, sont parus "Une saison violente", in Dernières nouvelles de l’été (2005) et Le Paradis des Femmes (2006).

Ecrivain-phare de la littérature tunisienne de langue française, Ali Bécheur a reçu plusieurs prix littéraires parmi lesquels le prix de l’Association Tunisie-France pour l’ensemble de son œuvre.

Le Paradis des Femmes a été finaliste du Prix des cinq continents de la Francophonie et Comar d'Or 2006 en Tunisie.

Ecrire, pour Ali Bécheur, « c’est imprimer une trace sur le chemin, semer des petits cailloux de toutes les couleurs, lutter pied à pied, mot à mot, contre le silence des cimetières. C’est hurler qu’on est vivant, malgré tout. »

==========

« C’est l’aube d’un jour parmi les jours qui point sur le grand erg oriental. Une lueur d’incendie dévore le fil de l’horizon émergeant de la nuit, étoffe exténuée de lessives, qui s’embrase. Un ressac de feu engloutit les derniers lambeaux d’ombre.

Je prends mon essor dans une mer de nacre et d’or.

Lève les yeux. Tu me vois ? C’est moi, là-haut, l’épervier. Planant – armaturé d’acier, pennes et rémiges frottés à la fournaise, pailletées d’éclats de vif-argent -, dérivant à travers l’océan d’incandescence.

Je suis celui qui voit. »

Ainsi débute le livre d’Ali Bécheur. Vous comprenez pourquoi ce livre m’a envoutée !

Comment résumer un livre où j’ai noté presque chaque page, où la poésie est présente, où les mots, choisis sont une invitation ? Comment faire alors que Hebelin et Pasdel ont écrit des commentaires superbes ?

Un vieil instituteur décide de retourner dans l’oasis qui a vu débuter sa carrière. La vie y est douce, le temps s’y écoule lentement ; il est dans la contemplation et la réflexion. Puis, il y a Nadir, Si Nadir, depuis qu’il a fait fortune dans l’hôtellerie. De son importance, il veut garder trace et désire que le Moâllem écrive sa biographie. Nous saurons de son existence ce qu’il a raconté sur les cassettes qu’il envoie à son Maître, le vieil instituteur. « Moâllemi, s’écria-t-il, c’est une baraka de Dieu de vous revoir après tant d’années, enchaînant sur sa lancée qu’il ne m’avait jamais oublié, comment oublier son maître ? »

« J’éprouvais le sentiment d’une liberté inconnue, sans plus de limite qu’un vertige vacillant dans les profondeurs du corps, me disant que oui, puisqu’il le voulait, j’écrirais son histoire et que l’écrivant c’est on histoire que j’écrirais, celle de la source, de l’oasis et des palmiers et de ceux qui y vivaient et en vivaient, eux qui n’avaient pas voix au chapitre, que je leur donnerais la mienne à eux qui m’avaient tout donné sas que je ne leur eusse rien demandé »

C’est ainsi que, comme l’écrit Ali Bécheur, le vieil homme a fait sien « les mots du père Hugo en les inversant. Quand je vous parle de moi, je parle de vous. »

Le Moâllem raconte son oasis luxuriante et fragile sujette aux intérêts financiers et hôteliers. Il se sert du désir de Nadir pour raconter la vie quotidienne. Le temps n’est plus le même, n’a plus la même valeur. Vous vous posez au pied du caroubier et vous lisez en mobilisant tous vos sens. Vous écoutez Al Môallem raconter la vie qui s’écoule dans son oasis. Tout est calme et sensualité. Pourtant, la vie n’est pas rose dans l’oasis, les jeunes, les uns après les autres partent. « Mais rien ne survivra à l’adolescence, à l’appel des sirènes de l’ailleurs ».

Les gadous rythment la vie agricole. Les femmes préparent la oûla et le Moâllem se trouve face à un tableau de Delacroix se terminant en danse païenne et érotique. La « Banque Populaire » derrière son étal donne les dernnières nouvelles. Les joueurs de dames lancent le débat entre les modernes et les anciens, entre les tenants du culte et les tenants de la culture.

Ali Bécheur magnifie la vie calme de l’oasis. Il nous oppose l’histoire de Nadir, parti sans le sou, devenant gigolo pour survivre et partir suivre sa belle à Paris. Devenu riche, il revient dans son pays pour créer des hôtels pour touristes riches. Dans sa mégalomanie, il entreprend la construction d’un palace, le Chems palace dans l’oasis qui l’a vu naître. Plus, toujours plus, vite, toujours plus vite. Partir pour mieux revenir et imprimer sa marque sur le sable de l’oasis… et le sable ne retient pas les traces.

Ce livre est un oasis entouré d’un désert. Il est tout aussi luxuriant, fragile et vivant. Les mots, les phrases d’Ali Bécheur ont coulé en moi comme le jus des figues trop mûres, comme le miel. Elles étaient la vapeur s’échappant des théières, le feu sous le kanoun. Comme le Moâllem, je me suis étourdie à regarder danser Taous, comme l’épervier, j’ai survolé l’erg, vu le soleil s’embraser, le vent s’engouffrer. J’ai vu le sacré de cet oasis.

Les palmiers nous invitent à entrer dans l’oasis et à suivre les mots d’Ali Bécheur. Ne regimbez pas, laissez-vous guider par les mots, par les phrases, par les bruits, par les odeurs, par les couleurs, par la sensualité, par l’amour, par les raisonnements, par la fatalité, caressez le sable, cueillez les dattes…. Enfin tout ce qui fait ce beau livre. Quelle écriture ! Tous ce vocabulaire arabe qui, tels des petits cailloux, ponctue les phrases et ajoute à la poésie.

Laissez-vous bercer par les phrases ondulantes d’Ali Bécheur et je vous promets un grand moment de lecture.

Les Editions Elyzad, fidèles à leur ligne éditoriale, nous offrent un roman d’une très grande qualité aussi bien littéraire qu’esthétique.

Pasdel, je te remercie vraiment de m’avoir permis de lire ce superbe livre. Maintenant, je vais devoir te le rendre et, c’est un grand déchirement.

D'autres avis donc celui d'Hebelin, sur Libfly

Quelques extraits :

 

Les yeux embrumés de nuit, je franchis le seuil du logis encore emmitouflé dans le creux des songes, traverse le patio où le figuier se tord, dénudé.
Je l’aperçois.
L’épervier, pharaon céleste dont les cercles amples esquissent la coupole du ciel. Comme chaque matin en tournée d’inspection. Calligraphiant sa sombre signature sur l’aveuglante blancheur de l’aurore.

Survivant, toujours ressuscitée, s’extirpant vaille que vaille des profondeurs arides, telle la pierre gravée des sarcophages enfouis en de secrètes cryptes. Talisman pour traverser les ténèbres, pèlerin de l’envers de l’existence. Poignante, telle la palpitation d’une étincelle de vie prise au piège des assoiffées de la mort.
L’oasis.

L’oasis n’est pas un lieu, c’est un Te Deum. Les palmiers mugissent à voix rauque, les arbres fruitiers couronnés de flocons fuchsia, les jonchées de coquelicots, de campanules, de bourrache velue à fleurs bleues scintillent parmi les mauves, les orties, les trèfles et les chardons hérissés d’épines.

Une pluie d’or tombe à travers la brume enflammée des grenadiers

Et là, sous mes yeux ébahis, surgissait une bacchante, drapée dans son péplum pourpre sous lequel son corps répondait à chaque battement par une brusque tension de muscles bandés puis relâchés dans le même mouvement, comme si le son la traversait de part en part.

Je pus distinguer, tatoué sur la pulpe de sa chair intime, le glyphe du palmier, symbole de fécondité, entraperçu lors de la bacchanale, quand, relevant sa mélia, elle avait exhibé son intimité qui en portait, indélébile, l’emblème.

Quitter l’oasis n’est pas voyager dans l’espace. Pas seulement, pensais-je, mais traverser le temps. Y ouvrir un autre registre.

Instruit désormais que le plaisir est affaire d’archéologue, le voilà parti à la recherche de trésors enfouis, errant à travers un continent de monts et de merveilles, de découverte en découverte, émerveillé que nous la peau frémissante qu’il explore béent des abysses de l’être, où le désir, cette méduse, noue son écheveau de filaments brûlants, entrelaçant les pulsions, les manques et les rêves.
Ce corps qu’il explore, c’est l’oasis

Notre temps est justice, enchaîna Tijani. Le gadous donne a chacun son dû avec exactitude, à telle enseigne qu’en des temps très anciens, le sultan, soucieux d’établir la concorde au sein de son peuple qu’il savait ennemi de l’iniquité et prompt à brandir l’étendard de la révolte afin qu’on ne pût en modifier le débit, fit enchâsser une pièce d’or à son effigie au fond de la jarre, percée d’un trou calibré de telle façon qu’elle mis à se vider le temps pour un orant de psalmodier la fatiha, sourate qui ouvre le Coran.

Ecrivant la biographie du satrape – j’en étais à l’orée de sa troisième vie -, j’avais découvert chemin faisant le vertige de la plume glissant sur le papier, patinage que l’on peut dire à bon droit artistique

Commenter cet article

Liliba 31/05/2014 16:41

Je note ! De toute façon, venant de chez cet éditeur, ça ne peut être que bien !

zazy 31/05/2014 18:30

Tu as tout-à-fait raison

Yv 24/05/2014 20:25

L'écriture d'Ali Becheur m'avait emballé avec Le paradis des femmes. Magnifique !

zazy 24/05/2014 21:36

J'ai vu que tu l'avais lu.... Je pense que je continuerai un bout de chemin avec cet auteur. Son écriture est merveilleuse

telos 24/05/2014 16:43

à lire dans le sable chaud
merci

zazy 24/05/2014 20:13

A déguster n'importe où

Alex-Mot-à-Mots 23/05/2014 11:10

Tu as su te laisser guider pour savourer ce texte.

zazy 23/05/2014 11:43

Je n'ai pas peiné tant l'écriture est belle

Pasdel 23/05/2014 09:39

Quelques extraits :D, le choix a été difficile!
Belle critique

zazy 23/05/2014 10:34

Oui, le choix a été très difficile. Quel livre, quelle écriture... J'en redemande.
Ta chronique avec l'épervier est superbe