Publié le 21 Décembre 2014

Le dessin des routes

Anna Dubosc

Editions Rue des Promenades

Mars 2014

141 pages

ISBN : 9782918804499

 

 

Diane s’est mise à jongler avec trois œufs, en faisant des petits pas en avant et en arrière. Puis après elle a fait sauter les crêpes en tournant sur elle-même, avant de les rattraper. On était tous à la regarder. Christian a ricané qu’elle aurait pu faire autre chose que crevarde. Elle a continué de faire sauter es crêpes sans le calculer. Elle savait bien qu’il la charriait parce qu’il l’aimait encore. Même moi, je le savais, ça sautait aux yeux. J’ai pensé que cette fille-là, c’était du feu et qu’il valait mieux pas en tomber amoureux.

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J’avais aimé « La fille derrière le comptoir » et c’est donc avec une certaine curiosité que j’ai suivi le dessin des routes.

« Ça fait cent ans que je suis né. Dans ma tête, j’ai cent ans » Ainsi débute le dernier livre d’Anna Dubosc. Ainsi parle Arnaud, quadra en friche. Il végète entre son boulot, le rad où il picole avec ses copains, son scooter, sa mère et ses jules qui défilent. Les avances de la gamine de 13 ans, fille de sa logeuse le font bander, mais il ne cèdera jamais. C’est un mec droit.

Tout au long de ce livre, j’ai vu un beau défilé de gueules cassées, fracassées par la vie, la loterie leur été favorable au jeu des paumés. Ils ont gagné le gros lot.

Oui, il y a eu une grosse erreur lors de la distribution des rôles entre Arnaud centenaire, sa mère -et ses jules- éternelle adulescente, même pire, car elle ne doit plus être très jeune. Diane totalement immature, mère d’un garçonnet, Paul, qui fait l’école buissonnière comme sa mère fait maman buissonnière, le père incompétent et Paul qui est peut-être le plus mature…

Ces « héros » n’ont rien de sympathique, on a envie de les secouer, puis on s’y attache. Rien à faire, l’impression que leurs destins sont tracés. Ils me font penser à ses insectes qui se brûlent les ailes à la lumière des ampoules. Impossible de changer de destin, de prendre volontairement une autre direction, un autre chemin. Pourtant ce livre n’est absolument pas sordide, il y a de l’amour, de la bonté, même s’ils ont abandonné toute velléité d’espoir, baissé les bras.

Avec des phrases percutantes, courtes et pourtant d’une grande douceur elle narre la rencontre entre ces paumés, la rencontre entre Arnaud et Paul. Ce fut bref, comme un rayon de soleil perçant entre des nuages noirs, une embellie, cela a eu le mérite d’exister.

Après, chacun reprend le dessin de sa route -même sans dessein- pour aller où ? Reprendront-ils le « droit chemin » ou emprunteront-ils encore et toujours des chemins de traverses ? Arriveront-ils à surmonter ce désespoir quotidien qu’ils parent des falbalas de liberté ?

Un très bon livre sans pathos sur des égarés de la vie qui essaient de vivre, même mal. .

 

 

 

 

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Publié le 11 Décembre 2014

 

Suite à un accident grave de voyageur

Eric Fottorino

Editions Gallimard

Février 2013

64 pages

ISBN : 9782070140640

 

 

4ème de couverture :

«En septembre 2012, à quelques jours de distance, trois personnes se sont jetées sur les voies du RER, derrière chez moi, dans les Yvelines. Un vieillard, une mère de famille, un homme qui n’a pu être identifié. À la violence de leur mort a répondu le silence. Il ne s'est rien passé. Nul n’a désigné la souffrance par son nom. Une voix neutre a seulement résonné dans les haut-parleurs de la gare : "Suite à un accident grave de voyageur…" Nos vies ont pris un peu de retard. À cause de trois détresses qui n’ont jamais existé.»

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Dans ce petit livre, Eric Fottorino, usager habituel du RER essaie de comprendre non pas pourquoi des personnes désespérées se sont jetées sous les trains, mais ce que les usagers eux-mêmes pouvaient en penser.

Sa propre fille a vu un tel suicide (j’avais écrit acte, comme quoi, il est difficile de taper le mot suicide). Un homme s’est laissé tomber du quai. Il a su prendre le temps de la faire parler pour évacuer le drame. Mais qu’en est-il du voyageur lambda qui rouspète en entendant cette phrase froide « Suite à un accident grave de voyageur… »

Le journal local n’en fait que peu de cas, pas plus que les infos régionales. Eric Fottorino, journaliste réputé, se pose des questions et enquête. En premier lieu, cette impression que les gens ne veulent pas entendre parler de ce qui les a retardés. Ces questions gênent.

« Où sont les mots ? Puisque rien n’est dit de ces drames, puisque le silence recouvre la violence, puisque la peur est un censeur puissant. » Les mots, il les trouve sur la toile. Ce qu’il découvre ? Une animosité contre les victimes, enfin les suicidés. Et oui, les utilisateurs seront en retard qui à son travail, qui à son rendez-vous, qui à son examen… « Ils sont prêts à voir le train rouler sur les reste du mort puisque, précisément, il est mort. » Pas facile, ensuite, de regarder en face ses voisins de wagon ! Il s’agit d’un défouloir qui, à mon humble avis, va beaucoup plus loin que « l’accident grave de voyageur ». Ils ont déversé leur haine de cet entassement, leurs matins mal réveillés, leur cynisme de mal dans leur peau …. « Ils feraient mieux de récupérer rapidement les morceaux dans un seau plutôt que laisser le corps en évidence : gain de temps pour tout le monde. De toute façon, autopsie ou non, un mort reste un mort. ». Ces phrases dures sont contrebalancées par des réponses ou pointe l'écœurement « Tout ce que je souhaite à ces personnes qui veulent qu’on continue à rouler sur le corps car il est mort donc on s’en fout, c’st qu’un jour on ne leur annonce pas que la personne sur qui leur trin vient de passer est un membre de leur famille. » et l’humanité « J’ai vu sa basket grise et je me suis dit... c’est certainement un jeune. Depuis, j’en parle autour de moi. J’ai l’impression que les gens qui n’ont rien vu s’en moquent. »

Voilà, les cyniques n’ont rien vu. Quel sera leur comportement un fois que… ? L’abstraction permet le cynisme, ne serait-ce que pour écarter cette peur de, justement, rouler dessus, la peur de la mort, la peur d’être capable de sauter le pas.

En effet, Fottorino rapporte un autre « incident de voyageur » mais heureux, puisqu’une jeune femme a accouché dans un wagon. Là, les gens sont descendus et ont attendu l’heureux évènement.

Eric Fottorino se pose une question un brin dérangeante : « Combien de fois ai-je moi-même pesté à l’annonce d’un retard dû à un « accident de personne » ? Suis-je donc devenu insensible aux autres ? Je préfère croire que les trains de banlieue anesthésient mes émotions. » Oui, cela est certainement arrivé à pesque tous ceux qui prennent quotidiennement le RER. Ne prenant que très très rarement ce moyen de locomotion, je saurai ce que signifie cette annonce.

« Je voudrais, comme l’écrivait Ernst Jünger dans ses journaux de guerre, « parler aux vivants comme s’ils étaient morts, et parler au morts comme s’ils étaient vivants ». Je voudrais que tous m’entendent. » Vous clôturez votre questionnement pas ces phrases. Je crains que cela ne demeure un vœu pieu.

"Taire m’est apparu comme le verbe auxiliaire de tuer". Cette petite phrase mériterait à elle seule une discussion.

Dans ce petit livre, Eric Fottorino s’interroge, nous interroge sur notre indifférence. Surtout, pendant ce temps suspendu du transport, se fermer aux autres, subir leur présence rapprochée, trop rapprochée, mettre le masque, se protéger de l’angoisse des autres pour ne pas faire sortir sa propre angoisse. Un questionnement percutant sur la façon dont nous abordons cette détresse. Un ultime hommage a ces désespérés qui « osent » faire s’arrêter le trafic ferroviaire par leur geste.

 

 

Nos vies ont pris un peu de retard. A cause de trois détresses qui n’ont jamais existé.

A l’arrivée d’une nouvelle rame, l’annonce reprenait : « Suite à un accident grave… » Elle s’immisçait en moi, irréelle. Un évènement banal s’était produit aux conséquences purement matérielles. Je ne reconnaissais rien d’humain dans ces paroles désincarnées. Elles composaient un chef-d’œuvre d’évitement.

Taire m’est apparu comme le verbe auxiliaire de tuer.

Sommes-nous vraiment nous-mêmes dans ces migrations quotidiennes, secoués, tassés, comprimés, embarqués, débarqués, sans cesse retardés, assaillis par la laideur des choses, subissant les arrêts inexpliqués, les attentes interminables, pertes et fracas ?

Nous formons une galerie de masques. La fatigue est notre maquillage. La lassitude est notre habitude. Nous avançons dissimulés. Masques pour ne pas voir. Masques pour ne rien connaître de la misère de l’autre, de sa souffrance, de son désarroi silencieux. Masques craquelés par la sécheresse de nos sentiments.

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Publié le 7 Décembre 2014

 

Contrebande

Enrique Serpa

Traduction Claude Fell

Editions Zulma

336 pages

Août 2009

ISBN 978-2-84304-487-8

 

4ème de couverture :

« Années vingt à La Havane. Le poisson se fait rare. Les marins et leurs familles crient famine. Le narrateur, propriétaire de la goélette La Buena Ventura, reste amarré à ses regrets. Un tantinet pleutre mais superbement attachant, il se lamente, vomit ses semblables et leurs passions sordides – mauvais alcools, jeux d’argent, prostituées usées. Il traîne son désarroi, nous offre des pages effervescentes sur un port à l’agonie, sur ces hommes et ces femmes à la dérive, épaves parmi les bateaux à quai. Il se laisse emporter dans des rêves de fortune par un capitaine âpre au métier, appelé Requin. Bientôt, le patron de La Buena Ventura vendra son âme au diable, à ce Requin des bas-fonds, pour le meilleur et le pire. »

Martine Laval, Télérama

L’auteur :

« Vous êtes le meilleur romancier d’Amérique latine, et vous devez tout abandonner pour écrire des romans » disait Ernest Hemingway à Enrique Serpa à qui il reprochait de consacrer trop de temps à son activité de journaliste. Quant à Eduardo Manet, qui a accepté de préfacer la traduction de Contrebande, il place sans hésiter Serpa aux côtés des plus grands, Carpentier, Faulkner ou… Hemingway.

Enrique Serpa (1900-1968) a été traduit pour la première fois en français chez Zulma en 2009.

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Il aura fallu 71 ans pour que ce roman traverse l’Atlantique et soit traduit et publié en France. Lorsque l’on lit l’éloge d’Hemingway, on ne peut que dire merci aux éditions Zulma de l’avoir publié.

Nous sommes dans les années 1920 à Cuba. Les Etats-Unis saignent le pays à blanc ; la peur, la pauvreté, la peur de la pauvreté, une inégalité sans pitié règnent. Enrique Serpa déroule la trame de son histoire comme un roman noir. L’intrigue se situe dans les bas-fonds de La Havane où se côtoient prostituées, pêcheurs, arnaqueurs, joueurs, marins en escale ou pas, tous ivrognes ou peu s’en faut.

L’Amiral, patron de la Buena Ventura, fils de bonne famille, abruti par dix années « de rhum et de lupanar » n’a plus un radis et succombe aux sirènes de la contrebande avec son capitaine, le bien-nommé « Requin ». Deux personnages viscéralement opposés : la veulerie de l’Amiral versus la dureté du Requin.

Enrique Serpa décrit de façon magistrale l’Amiral. Les scènes d’hallucination alcooliques, ses atermoiements sont très visuels. Enrique Serpa écrit comme un peintre peint ses tableaux. Sa palette est multicolore, sensuelle, violente, réaliste, poétique avec, en toile de fond, les prémices de la révolution.

Un livre fort au foisonnement réaliste avec des trilles poétiques, un texte âpre, une écriture superbe qui n’est pas sans rappeler les auteurs haïtiens Lyonel Trouillet et Jacques Roumain.

Un coup de cœur

Une femme qui en passant m’a offert le rythme de ses hanches. Et le rythme de ses hanches est comme celui d’une vague qui se lève sur la mer et qui oblige à s’incliner pour la voir.

Bien sûr que je vous crois. Vous n’avez pas besoin de me le jurer. C’est que j’en connais un rayon sur la pêche ! Il y a deux sortes d’appâts pour les hommes. Les uns mordent à la femme et les autres à l’argent. La débauche ou l’appât du gain ; y a rien d’autre. Et pour vous, les deux sont bons, quel que soit l’appât qu’on vous présente, vous mordez.

La fille haussa les épaules dans un geste de dérision qui équivalait à un crachat. Je l’aurais volontiers giflé pour lui faire ravaler le sourire moqueur et irritant qui lui entrouvrait les lèvres. Mais je restais près d’elle, incapable du moindre effort de volonté nécessaire pour m’en éloigner.

Une vague de dégoût, d’ennui, d’angoisse, de honte et, en même temps, de pitié pour ma compagne, me submergea. La gemme, sur le dos, les jambes repliées, les genoux relevés, ouverte au mâle, ressemblait à une monstrueuse grenouille, une grenouille livide et en chaleur.

Je me relevai, écœuré et abattu, les membres plombés par une lassitude indescriptible. Un ennui mortel et une fatigue écrasante planaient au-dessus de moi, m’asphyxiant. Je me repentais trop tard, d’avoir succombé à la tentation du sexe, infâme et stérile. J’avais éprouvé un plaisir médiocre, presque nul. Et en échange je devais supporter à présent la désillusion et l’angoisse comme un mal inévitable.

En plantant ses crocs dans leurs chairs, la faim leur a appris aussi l’horreur de la misère, non pas la misère abstraite et littéraire, mais la misère concrétisée par l’absence d’un morceau de pain, par une fringale réelle et effective. Ils savent par expérience qu’un sou de plaisir n’équivaut pas, et de loin, à un sou de besoin. Par ailleurs, ils ont conscience qu’aujourd’hui comme hier et comme demain, ils n’auront rien d’autre que le fruit de leur travail. C’est pourquoi un rien les comble et ils sont prêts à se passer du superflu. Ils sont prodigues par solidarité humaine, comme les petits-enfants des puissants le sont par vice.

Quand j’arrivai sur la Buena Ventura, c’était l’aurore. Un large bandeau où se mêlaient le mercure, le mauve, le lilas et le cuivre délavé annonçait l’imminence du soleil.

Les pauvres sont les mêmes partout. Et qu’est-ce qu’on peut y faire ?

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Publié le 7 Décembre 2014

 

En cheveux

Emmanuelle Pagano

Editions Invenit

Collection musée des confluences

Octobre 2014

76 pages

ISBN : 978-2-9186-9869-2

 

4ème de couverture :

Un châle, à première vue commun s’il n’était constitué de fils de Pinna nobilis, la grande nacre de Méditerranée. Lorsqu’elle retrouve l’objet précieusement conservé dans les réserves du musée, les souvenirs reviennent à la narratrice. Se déploie, pli après pli, une histoire familiale dans l’Italie fasciste, dont les fragiles fils tissés de la nacre forment la trame. Un frère autoritaire et machiste, ses deux sœurs Nella et Bice protégeant le châle comme objet totémique soustrait à la vue de l’homme, la nature et ses odeurs, ses lumières, sont la matière de ce récit sensuel et incarné.

L’auteur (site de l’éditeur):

De formation artistique, Emmanuelle Pagano est professeur d'arts plastiques. Le récit Pour être chez moi a lancé sa carrière littéraire. Par la publication de nombreux romans, récits et nouvelles, elle s'impose aujourd'hui comme une auteure qui compte dans l'univers des lettres françaises. Son dernier roman, Nouons-nous, chez P.O.L, a été salué par la critique et sélectionné pour plusieurs prix. Elle a été, jusqu'en septembre 2014, pensionnaire à la Villa Médicis.

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Second opus de cette collection des éditions Invenit en collaboration avec le Musée des Confluences de Lyon, après l’enfant fossile, que je découvre.

Emmanuelle Pagano nous déroule l’histoire d’un châle tricoté en fils de soie élaboré par un mollusque, la grande nacre. Il n’existe, de par le monde, qu’une soixantaine de pièces en soie de mer.

Emmanuelle Pagano détricote la vie d’une famille italienne à partir de ce châle. La fratrie est composée de 2 sœurs et un frère. Le frère, père de la narratrice, est un fasciste assumé, macho comme savent l’être les italiens. Les tantes, Nella et Bice déshéritées -ce ne sont que des femmes !- habitent dans la vieille maison familiale. Nella, arborant fièrement sa chevelure rousse libre de tout chapeau ou chignon strict (en cheveux disait ma grand-mère et titre de ce livre), n’a jamais voulu se marier, se soumettre à un mari, préférant s’échapper dans les bois dans des pantalons informes, jouer avec la lumière. Le frère devrait subvenir aux besoins des deux sœurs, ce qu’il oublie de faire ou fait très chichement, alors, elles se débrouillent.

Quand la narratrice fait la description de ce châle j’imaginais Nella lovée dedans, ses gestes, son corps. Ce châle, qui a résisté au temps, est le symbole de la résistance de Nella, symbole de sa liberté. La narratrice, à travers lui exprime l’amour qu’elle portait à cette tante trop indépendante pour l’époque. Entre le frère et la sœur, Nella, la haine a remplacé l’amour qu’ils se portaient. Mais la haine n’est-elle pas le versus de l’amour ? « Ces deux-là se haïssaient tellement qu’ils s’aimaient, ou était-ce l’inverse. »

L’écriture d’Emmanuelle Pagano est douce, sensuelle. Je me suis délectée à la lecture de ce petit livre lu d’une seule traite. A vous relire très bientôt Emmanuelle Pagano ; j’ai retenu l’absence d’oiseaux d’eau à la bibliothèque.

Livre lu dans le cadre de la voix des Indés. Je remercie beaucoup et les éditions Invenit. J 'aime beaucoup la sensualité qui émane de la couverture de ce livre fort intéressant et agréable à lire

 

Depuis qu’il est conservé dans le musée, le châle de ma tante a changé de statut et de dimensions, au sens figuré, mais aussi au sens propre.

Le conservateur apporte des lampes et les reflets mordorés du châle sont enfin révélés. J’ai l’impression qu’en éclairant le châle, le conservateur fait apparaître le portrait de Nella, ses cheveux aussi bruns que le châle est blond, mais avec les mêmes reflets roux, et derrière elle, un peu en retrait, mon autre tante, Bice, projetant une ombre sur elles, mon père, leur frère aîné, et, cachée par cette ombre, toute mon enfance à Stellanello, le temps particulier des vacances, quand je croyais jouer à nous cacher de mon père et que Nella me laissait me déguiser avec le châle et ses dorures devant le soleil couchant.

Nous nous cachions de mon père, toujours, mais ce que je prenais pour un jeu n’en était pas un. C’était de la résistance. Je la confondais avec un jeu parce que Nella me la présentait comme ça, mais aussi parce que résister et jouer c’est de la même façon avoir du courage, de l’ardeur et de la peur ensemble, mûris par l’adrénaline.

Elle goûtait sans trêve le plaisir de sentir chaque muscle à sa disposition en marchant, elle aimait laisser se disperser toutes les pensées envahissantes que la marche éparpillait.

Il faut pêcher mille grandes nacres, les sortir de l’ombre pour obtenir deux cent cinquante grammes de fil de soie de mer, deux cent cinquante grammes seulement de lumière avec un millier de gros coquillages lourds.

Mon père était un macho, une caricature. Il répétait j’aime ma fille, je pense à elle, elle aura quelque chose, mais elle n’héritera pas, parce que c’est une fille.

Il aimait sa sœur comme il aurait dû m’aimer moi, comme sa fille, et même peut-être autrement.

C’est dans les dernières années de guerre partagée contre son frère que Nella m’a donné le châle, le seul objet de valeur dérobé à mon père et non revendu, pour qu’il soit à l’abri des hommes.

A la mort de Nella, j’ai voulu que l’or du châle ne me soit pas réservé, j’ai voulu qu’il ne brille pas seulement dans l’intimité, le châle était trop lourd pour mes épaules. Je l’ai donné au musée.

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Publié le 5 Décembre 2014

L’enfant fossile

Philippe Forest

Editions Invenit

Collection Musée des confluences

80 pages

ISBN 9782918698678

 

 

4ème de couverture :

« Un enfant de cinq ans vieux de trois cent vingt siècles. Plus jeune et plus âgé que nous. Nous précédant dans l’oubli à l'intérieur duquel nous perdons déjà pied... »

Quelle est l’histoire de ce fragment d’enfant Homo sapiens dans lequel les spécialistes voient le plus ancien reste d’homme moderne de France ? Philippe Forest interroge l’origine du fossile, le sens de la vie et de la mort, dans un récit où le thème de la disparition est prépondérant. En cherchant le lien entre le passé et le présent, entre ce bout d’os et notre société actuelle, entre ses souvenirs d’enfance et sa vie d’aujourd’hui, l’auteur est conduit à cette seule certitude : cette « horreur minuscule » est bien notre ancêtre à tous dans la mesure où elle nous rappelle notre mort et que seule demeure la présence de l’absence.

L’auteur :

Diplômé de Science Po Paris et titulaire d'un doctorat ès lettres, Philippe Forest a longtemps enseigné la littérature au Royaume-Uni avant de revenir l'enseigner à l'université de Nantes. Il est l'auteur de nombreux essais littéraires et romans. Son activité littéraire touche également à l'écriture d'articles pour de célèbres magazines littéraires français, comme Le Magazine littéraire ou Transfuge, et la co-rédaction de la Nouvelle Revue française des Éditions Gallimard.

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A partir d’un objet choisi dans la collection du Musée des Confluences de Lyon qui devrait ouvrir très bientôt, l’auteur déroule une histoire. Philippe Forest a choisi un fragment de mâchoires découvert par Claudius Côte en juin 1933 dans un coin des Charentes, celui d’un enfant de 5 ans.

Ce fragment d’os avec ses deux dents l’amène à poser plusieurs questions ; sur les souvenirs, notre relation au passé, la survivance. Pour l’auteur, quelle relation avons-nous avec, entre autre, ce morceau de mâchoires ? Devons-nous le considérer comme une relique « pas si différente, au fond, dans la vitrine de son musée, de celles qu’exposent les églises et desquelles les dévots mendient un miracle : cheveux, dents, crânes, tibias et fémurs de saintes et des saints » ? et les musées, ce lieu où l’on parle à voix basse, déambulant silencieusement « rien d’autre qu‘une sorte d’immense reliquaire » ?

Diatribe sur ces visiteurs qui, à l’heure de l’ancienne messe dominicale, passent de vitrine en vitrine, s’extasiant comme devant les reliques. Il aimerait beaucoup que les visiteurs que nous sommes, méditent « sur le mystère inouï du monde », que nous nous attachons un peu plus à la vie de ces gens et non à l’objet présenté, fut-il d’or et de rubis, que l’on pense ancêtre et non relique.

Cette relique le ramène à son enfance où il jouait à la chasse aux fossiles avec les gars du village. Ce temps de l’enfance qu’il qualifie de « préhistorique » « Car le temps de l’enfance, pour celui qui l’évoque, n’est pas moins éloigné que la plus obscure des préhistoires » peut-être parce que les lambeaux de notre mémoire sont comme des ossements, des reliques. D’autant que ces gamins, il ne les a jamais revus et que, pour lui, ils sont restés à l’état d’enfant « Immobilisés par ma mémoire dans une ou deux attitudes aussi sûrement que s’ils avaient été saisis vivants parmi les sédiments du temps. Des enfants fossiles. »

La trace, l’empreinte que nous laissons comme ces mains sur les grottes qu’ils relient à l’empreinte de sa propre fille faite à l’école. Côte a inscrit son nom et un numéro sur le fragment de mâchoire comme pour laisser une trace de cette découverte. Besoin d’identification ? Besoin de laisser une trace ?

Philippe Forest amène à une réflexion sur le temps et ses paradoxes, sur la transmission, les traces, l'absence, la mort. En effet, cet enfant est notre ancêtre alors qu’à 5 ans, il est mort sans descendance « Un enfant de cinq ans vieux de trois cent vingt siècles. Plus jeune et plus âgé que nous. »

L’écriture de Philippe Forest est minutieuse, fouillée, précise. J’ai aimé ce livre qui ne se lit pas d’une seule traite et sur lequel on médite après l’avoir fermé.

J’ai lu ce livre dans le cadre . Je remercie beaucoup et les Editions Invenit qui proposent un livre élégant et très intéressant.

 

 

« Cadavres conservés en vue de leur très hypothétique résurrection, mais vers lesquels, en attendant, convergent les pèlerins avec la même concupiscence un peu perverse que celle qui pousse les touristes en foules vers les tombes, les mausolées, les pyramides transformés en attractions culturelles, et qui les presse autour des sarcophages ouverts où l'on exhibe les formes amaigries des momies aux apparences de longues bûches calcinées. »

Un musée, finalement, n'étant rien d'autre qu'une sorte d'immense reliquaire : caveaux vidés de leur contenue de sorte que tout leur mobilier d'outre-tombe se retrouve entreposé dans les galeries, dont les collections égyptiennes du Louvre, de Londres, de Turin ou du Caire donnent l'idée la plus juste, constituant le prototype de toutes les autres.

Les pièces du passé arrachées à la terre, un peu partout pillées parmi les ruines, les tableaux et les statues, les poèmes et les romans pouvant assez bien passer, si l’on y réfléchit, pour des sortes de stèles sublimes dont les apparences splendides disent, aussi sûrement que le nom et les deux dates sur une tombe, le passage pathétique des hommes dont elles conservent le souvenir.

Une œuvre d’art, certainement, puisqu’un musée l’abrite, qui l’expose au regard désintéressé de visiteurs distraits.

D’où viennent ceux qui naissent, où vont ceux qui meurent ? Ou bien l’inverse : d’où viennent ceux qui meurent, où vont ceux qui naissent ?

Ce sont de toute façon, toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire à l’intérieur de laquelle, forts de leur bon droit, ils n’accordent aucune place à ceux dont ils ont triomphé.

Qui pleurerait sérieusement un enfant fossile ?
Ce n’est pas que l’on oublie. Mais même celui qui se souvient finit par disparaître à son tour.

Un vide creusé dans l’épaisseur même du temps et où vient se loger perpétuellement la même absence, retenant la forme fossile de cd qui n’est plus, mais qui, cependant, pour l’éternité, un jour aura été.

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Publié le 2 Décembre 2014

 

Les groseilles de novembre

Andrus Kivirähk

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

Editions Le Tripode

Octobre 2014

320 pages

ISBN : 978-2-37055-031-6

 

4ème de couverture :

«Le destin de l'homme n'est pas facile. On vit, on meurt, puis on se change en démon.»

Lire Andrus Kivirähk, c’est à chaque fois se donner la certitude que l’on va entrer dans un monde extraordinaire. L’Homme qui savait la langue des serpents (Prix de l'Imaginaire 2014 du roman étranger) nous avait habitués à l’idée qu'il était possible d’épouser des ours, d’avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l’aide d’ossements humains. Les Groseilles de novembre démontre un peu plus les talents de conteur de l’écrivain. Nous voilà cette fois-ci immergés dans la vie quotidienne d’un village où tout pourrait sembler normal et où, très vite, plus rien ne l’est. Les seigneurs sont dupés par leurs serfs, des démons maraudent, des vaches magiques paissent sur les rivages, le diable tient ses comptes et, partout, chaque jour, les jeux de l’amour et du désir tirent les ficelles de la vie. À la fois hilarant et cruel, farce moyenâgeuse et chronique fantastique, Les Groseilles de novembre est considéré en Estonie comme le meilleur roman d’Andrus Kivirähk.

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Andrus Kivirähk nous propose un nouveau voyage en Estonie. Il a choisi le mois de novembre qui, comme chacun le sait, est le mois le plus ensoleillé, le plus chaud, le plus clair de l’année !! Pour vous y rendre, il vous faudra trouver un autre moyen de locomotion que le Kratt qui ne peut transporter d’humains.

Kratt ? kesako ? Le Kratt est un objet volant animé d’intentions chapardeuses, mais travailleur. Il ne vous coûtera pas un bras, mais peut-être beaucoup plus. Cet objet volant est fait de bric et de broc sorti du bric à brac de ses créateurs. Le Kratt est une créature obéissante ; je le pense à l’image de son propriétaire. Il fera vos menus travaux, surveillera vos biens. Bref, un domestique corvéable à merci. Il s’use ? pas de problème, vous en créez un autre…Pour ce faire, vous aurez besoin de l’aval du Grand-Païen. Là, les groseilles vous seront d’un secours quasi vital. Les paysans estoniens savent fort bien comment détourner son attention, mais vous, sauriez-vous ?

Au programme, excursions dans la forêt où il faudra faire attention aux démons, tourbillonneurs, sucelaits, chaussefroides et autre loup(ou louve)-garou, Vieux-Païen, … Vous apprendrez comment écarter la peste (un chapitre que je vous recommande, vaut mieux être prudent !) et soigner la malaria à grandes lapées de vodka.

Le passe-temps favori des habitants de ce village ? voler son voisin, surtout s’il s’agit du hobereau allemand ; La cupidité est leur principale « qualité ». Voler le baron n’est pas grave puisqu’il à lui-même spolié les estoniens en envahissant le pays !

Les estoniens de l’ancien temps, du temps de la liberté, étaient des cueilleurs, des hommes libres (voir l’homme qui savait la langue des serpents). Avec l’arrivée des Teutons et de leur dogme protestant vers 1200, ils ont dû apprendre à cultiver les terres que l’envahisseur s’est approprié et ils vivent maintenant sous le joug de la hiérarchie terrienne. Lorsqu’ils volent le baron teuton, ils ont l’impression de récupérer leurs biens. Leur roublardise permet d’accepter la situation.

Si voyager si loin ne vous tente pas, je vous propose une solution de repli des plus agréables : bien au chaud sous la couette ou au coin du feu avec votre boisson favorite…. dégustez les groseilles de novembre. A chaque jour de novembre une surprise. Vous ne serez pas déçus de votre voyage immobile.

Quel plaisir de retrouver la plume, la verve d’Andrus Kivirähk. Ce livre n’a pas le fond historique de "l’homme qui savait la langue des serpents", mais j’y ai retrouvé la même truculence avec des scènes épiques. J’ai adoré cette chronique de la vie quotidienne dans l’Estonie rurale Moyenâgeuse. Les estoniens, pragmatiques et rusés, ont ajouté le dieu des protestants et son pendant le diable à leurs galeries de démons et esprits païens mais non dénudés d’intérêts.

J’y ai trouvé un peu de Don Quichotte avec la jeune fille allemande dans le rôle de l’inaccessible étoile. Aussi truculent que Rabelais, ce livre côtoie l’absurde, l’humour noir, la fable (sans la morale de Jean de la Fontaine). Un tableau de Bruegel me vient en mémoire à la lecture de ces chroniques, ou la série des « Contes et légendes de… » que je lisais dans ma lointaine jeunesse ; une régression des plus réjouissantes.

Admirez la concordance des temps. J’ai lu les groseilles de novembre… en novembre. Andrus Kivirähk, malgré la température hivernale de son livre, a amené un grand soleil dans la grisaille de cette fin d’automne.

J’attends avec impatience la sortie de votre prochain livre, toujours aux éditions Le Tripode (qui pubie des livres de qualité), et ainsi, retrouver votre verve, votre petite folie qui me plait tant. La couverture : un bijou

Au plaisir de vous lire Andrus Kivirähk

 

 

 

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Publié le 27 Novembre 2014

 

Vous n’étiez pas là

Alban Lefranc

Editions Verticales

Janvier 2009

152 pages

ISBN 978-2-07-012404-6

 

4ème de couverture :

« On s’est bien foutu de votre gueule toutes ces années, de vos grands yeux ahuris, de votre indéracinable accent teuton, un peu moins les derniers temps où votre main s’armait promptement d’un tesson paraît-il, Queen of the bad girls enfin, parvenue au but. »
Ni hagiographie, ni descente en flammes, Vous n’étiez pas là détourne le genre biographique pour passer outre les images d’Épinal associées à Nico (1938-1988): cover-girl précoce, demi-mondaine dans La Dolce vita, égérie des films de Warhol, femme fatale du Velvet Underground, maîtresse d’une poignée de célébrités et increvable junkie bien au-delà des années 70.
Apostrophant son héroïne sur un ton tendre et grinçant, Alban Lefranc s’approprie les tendances à l’affabulation de Nico, tord ici et là le bâton des faits et finit par la mentir vraie. Partant de ce rapport décalé, elliptique et dissonant, il l’exhume des ruines du IIIe Reich, la confronte à l’absence d’un père, autopsie les zones d’ombre de son ascension fulgurante, remet en perspective ses frères de chaos, ôtant un à un les masques d’une intériorité mouvante pour réinventer quelques-unes de ses vies possibles.

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Alban Lefranc redonne vie à une ancienne égérie des années 70, Christa Päffgen, née en 1938 sous le joug nazi.

Cette biographie est vivante, Lefranc arrive à me faire aimer le genre. Il donne chair à cette jeune femme fragile et résistante qui, au cœur des années 70 pratiqua assidûment le cocktail détonnant Drogue, sexe, alcool et mensonge. J’ai aimé l’écriture de l’auteur, sa façon de s’adresser directement à elle sans, pourtant, m’attacher à cette jeune femme dont j’ignorais totalement l’existence ainsi qu’à son monde « créatif ».

 

 

 

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Publié le 26 Novembre 2014

Charlotte

David Foenkinos

Editions Gallimard

Août 2014

224 pages

ISBN : 9782070145683

 

4ème de couverture :

Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : «C'est toute ma vie.» Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

L’auteur :

Né le 28 octobre 1974 à Paris, David Foenkinos étudie les lettres à la Sorbonne, tout en se formant au jazz, ce qui l'amène au métier de professeur de guitare. Son premier roman est publié en 2002 chez Gallimard. Il sera quelques temps attaché de presse dans l’édition. Son roman « la délicatesse » sera porté à l’écran

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Charlotte a déposé toute son œuvre chez son ami médecin pour la transmettre, peut-être, à ses parents et, surtout, la soustraire à la barbarie, en disant ses mots « c’est toute ma vie ».

David Foenkinos a porté en lui, de longues années, cette envie de  Charlotte Salomon. Il est allé sur ses lieux de vie, de création. Il nous offre ses doutes, ses besoins, la lente maturation. Il a enfanté d’un livre qui rend hommage à cette artiste méconnue, mise aux oubliettes.

La réunion des deux êtres donne une longue quête que David Foenkinos transcrit en vers libres. Ce parti pris  m’a obligée à lire lentement ce livre, à le lire selon une respiration qui lui est propre. Loin de m’avoir rebutée, cette façon de faire donne plus de corps au chaos que fut la vie de Charlotte. Des phrases courtes, termines par des points, comme une respiration. David Foenkinos l’écrit « C'était une obsession physique, une oppression.
J'éprouvais la nécessité d'aller à la ligne pour respirer »

Le style est sobre presque minimaliste, pour mieux repousser l’émotivité et faire ressortir l’émotion. La musicalité des phrases courtes redonne vie à Charlotte, lui laisse ses parts de mystère, ses doutes.  La forme du livre donne corps au fond, le sublime. Les vers libres ont une douceur trompeuse, une belle musicalité,  pour mieux nous faire ressentir l’horreur.

Un livre étonnant, un hommage à une artiste chahutée, écorchée par la vie, par les bourreaux nazis. Une femme qui n’a eu d’autres moyens que de sortir cette œuvre de sa chair pour essayer de (sur)vivre. Foenkinos ne fait qu’effleurer la vie de Charlotte comme une caresse. J’aurais aimé que cette caresse soit un peu plus appuyée, que l’auteur donne un peu plus chair, d’os à Charlotte. Est-ce son obsession "Sa vie est devenue mon obsession. J'ai parcouru les lieux et les couleurs, en rêve et dans la réalité" qui donne cette impression de survol de la vie de Charlotte ?

 

Ce livre a obtenu le prix Goncourt des étudiants et le Renaudot 2014

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Publié le 15 Novembre 2014

Deep winter

Samuel W. Gailey

Traduction Laura Derajinski

Editions Gallmeister

Août 2014

320 pages

ISBN 9782351780787

 

4ème de couverture :

Danny ne sait pas quoi faire du cadavre qu’il vient de découvrir le soir même de son anniversaire. Ce corps, c’est celui de Mindy, sa seule amie dans la petite ville de Wyalusing, en Pennsylvanie. Depuis la tragédie survenue dans son enfance qui l’a laissé orphelin et simple d’esprit, tous les habitants de Wyalusing méprisent Danny, le craignent et l’évitent. Immédiatement, l’adjoint du shérif, un homme violent et corrompu, le désigne comme l’assassin, et tout le monde se plaît à le croire. Mais Danny n’est pas prêt à se soumettre. En quelques heures, l’équilibre précaire qui régnait jusqu’ici chavire.

En capturant vingt-quatre heures d’une des plus noires journées de l’Amérique des laissés-pour-compte, ce premier roman doté d’une puissance d’évocation à couper le souffle expose la violence qui gît sous l’eau qui dort.

L’auteur :

Samuel Gailey a grandi à Wyalusing au nord-est de la Pennsylvanie, population 379. Cette petite ville rurale sert de décor à son premier roman, Deep Winter. Producteur et scénariste réputé, il a conçu des séries télévisées, entre autres pour la Fox, avant d’entamer sa carrière de romancier. Son expérience dans le cinéma se retrouve dans la force implacable de son récit, et dans son habileté à tenir en haleine ses lecteurs. Il vit à présent à Los Angeles avec sa fille et sa femme, Ayn Carrilo-Gailey, également écrivain

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Danny, c’est le simplet du village. Il n’a pas toujours été comme ça. Un trop long séjour dans l’eau glacée du lac où ses parents perdirent la vie, l’a transformé en bredin (lire beurdin) comme l’on dit chez nous. C’est un bon garçon qui ne ferait pas de mal à une mouche. Sokowski, l’adjoint du sherif de Wyalusing (Pennsylvanie), un mec violent, buveur, sniffeur, corrompu, violeur…, le sait très bien et il va se servir d’une façon terrible (le mot est faible) de Danny.

La suite dans les pages de ce livre très efficace.

Efficace oui, je ne pouvais m'empêcher de tourner et tourner les pages pour connaître la suite. Pourtant, à trop jouer sur les stéréotypes éculés du bon, de la brute et de la gentille servante, du sherif alcoolique, des gentils patrons… le livre a perdu, pour moi, de l’intérêt. A trop jouer de la gâchette, je ne pouvais m’empêcher de penser à Rambo (bien que je n’ai jamais vu le film).

Le livre est maîtrisé du début à la fin, comme beaucoup de livres de ce genre, vous savez, ces écrivains qui ont tous à peu près le même style car ils ont suivi les mêmes cours d’écriture. C’est le plus gros reproche que je fais à ces écrivains américains.

OK, je vous l’ai dit, c’est un livre efficace. Samuel Gailey est scénariste et cela se voit, mais il m’a manqué un petit quelque chose pour m’attacher aux personnages.

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Publié le 15 Novembre 2014

 

Le dernier tango de Kees Van Dongen

François Bott

Editions du Cherche midi

août 2014

ISBN : 9782749130026

 

 

4ème de couverture :

Entouré de jeunes et jolies infirmières, Van Dongen vit ses derniers jours à Monaco en mai 1968. Atteint, entre autres, de la maladie de Parkinson, il n'aura pas le loisir de les déshabiller, de les peindre et de les aimer. Alors il se souvient et reviennent sur ses lèvres ses conquêtes féminines, ses amis Picasso, Max Jacob, Arthur Cravan.
Cette confession imaginaire est un enchantement perpétuel. Une valse folle dont on voudrait ralentir le rythme pour ne pas arriver à la dernière page.
C'est aussi un hymne à la vie, à l'amour, aux femmes et à leur corps.

L’auteur :

François Bott a longtemps dirigé Le Monde des livres. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels des romans et des essais littéraires, notamment La Demoiselle des Lumières (Gallimard, 1997), Sur la planète des sentiments (le cherche midi, 1998), Dieu prenait-il du café ? (le cherche midi, 2002), Radiguet, l’enfant avec une canne (Folio, 2003), Femmes extrêmes (le cherche midi, 2003), Faut-il rentrer de Montevideo ? (le cherche midi, 2005) Femmes de plaisir (le cherche midi, 2007), Vel d'Hiv'(le cherche midi, 2008), La Traversée des jours, souvenirs de la République des Lettres 1958-2008 (le cherche midi, 2010) et Avez-vous l'adresse du paradis ? (le cherche midi, 2012 ; prix Lycéen de la ville de Caen 2013).

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Mai 1968, mois des émois, mois où souffle un vent de révolte, une envie de liberté, bref, le mois des « évènements ». Pour Van Dongen, c’est la dernière ligne droite avant de tirer sa révérence, avant de mourir.

Tout en admirant les courbes et plus de ses «anges blancs », le peintre se souvient des femmes qu’il a peintes, déshabillées, aimées. Sa véritable maîtresse fut la peinture. Il a fait partie des « fauves » avait pour amis des peintres comme Vlaminck, Matisse…

Des pans de son histoire ressurgissent, les années 20, les années folles ! La funeste année 1939, son voyage au pays hitlérien « Tant pis si j’étais un salaud. Cela servait ma carrière. Du moins je le croyais. » « A la libération, cela m’a valu, pendant quelques temps, d’être mis à l’index, mis en pénitence. Tant pis ! J’ignore le repentir et les regrets. Les remords, ce n’est pas mon genre ».

Kees Van Dongen est un jouisseur, un amoureux de la vie. On lui a reproché d’être mondain. « C’est vrai, j’aimais les grands hôtels, les champs de cours, les casinos, et je ne regardais pas à la dépense. J’étais fastueux que voulez-vous ? »

François Bott se met dans la tête et le corps de Van Dongen pour mon plus grand plaisir avec une écriture fine, spirituelle. Une façon élégante de nous donner une petite leçon d’histoire de la peinture contemporaine.

Lorsque j’ai trouvé l’œuvre du peintre sur Internet, je me suis dit : « oui, mais c’est bien sûr ! » Ces yeux immenses outrageusement maquillés de noirs, ces couleurs franches, ces femmes si longilignes !

Le vieux type se disait qu’une femme qui se farde, se maquille, ce n’est pas de la frivolité, c’est de la peinture

Mes ennemis me traitaient de fanfaron, de matamore. Chez les autres –mes amis ? -, j’avais une réputation de fauve, de sauvage, de barbare dans ma vie comme dans ma peinture et mes amours. C’est vrai que j’avais quelque chose en moi de primitif.

Mon existence fut une parade. J’aimais épater la galerie, faire parler de moi, même si l’on en disait du mal.

La peinture était ma seule maîtresse. Pour une femme, c’est une rivale plus redoutable, plus terrible que les autres femmes.

Ces crétins- mes détracteurs- n’ont pas su deviner, discerner l’irréparable mélancolie, la détresse qui se dissimulaient dans mes tableaux, sous le fard, sous le maquillage, sous les couleurs et les airs de fête. J’ai maquillé, en quelque sorte, le tragique de la vie, comme font les clowns et les humoristes.

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